Le supermarché, miroir de la société

Publié le 10.03.2026

Avec Coloscopie d’un supermarché créé au Théâtre Saint Gervais-Genève du 17 au 22 mars, Marie van Berchem et Vanessa Ferreira Vicente s’aventurent dans un lieu que le théâtre fréquente rarement: le supermarché.

Ce monde de la consommation ordinaire, du geste répété, de la banalité saturée de signes. Le pitch? Un jour, au cœur de l’enseigne «Super!», de la viande humaine est découverte en rayons par une cliente.

Le supermarché n’a ainsi rien d’un simple décor sociologique. Il devient un paysage mental, un espace de circulation où se lisent nos docilités, fatigues, appétits, renoncements aussi.

La démarche part du quotidien, du vécu en puisant sur des entretiens menés avec de personnes travaillant en supermarché ou gravitant autour de ce temple consumériste.

On trouve ici une attention aux corps pris dans une mécanique sociale, aux figures que l’on croise sans les voir, aux espaces de service où se joue une part très paradoxale de notre époque.

Le théâtre du Collectif Cœur tente aussi de déplacer les lignes, force légèrement le trait, pour rendre le réel à nouveau visible. Chez le duo artistique, la critique n’écrase jamais le sensible. Elle passe par des images, par des frottements, par une inquiétude mêlée d’humour.

Entretien



Comment en êtes-vous venues à considérer le supermarché comme un matériau théâtral?

Marie van Berchem: Nous sommes parties d’une intuition simple: le supermarché est un lieu de culture. On peut le visiter comme on visiterait un monument.

Quand on voyage dans un pays, entrer dans un supermarché en dit souvent autant que visiter un musée: on y découvre les habitudes alimentaires, les traditions, les modes de vie.

C’est aussi un espace extrêmement sensible à l’époque. Les rayons se modifient au rythme des saisons, des fêtes, mais aussi des crises économiques ou politiques.

Tout est pensé pour répondre immédiatement aux besoins supposés des consommateurs et consommatrices. Le supermarché propose ce dont l’on a besoin au moment où l’on en a besoin, sans choquer personne, en essayant de plaire à tout le monde.

C'est un endroit hyper intéressant parce qu'il condense, comme un prisme, les contradictions d'une époque. En ce sens, le supermarché agit comme un miroir presque instantané de la société.

C’est ce qui nous a fascinées.

Le supermarché est-il une mise en scène?


Vanessa Ferreira Vicente: Ma formation est celle de polydesigner 3D. Concrètement, ce sont les personnes qui organisent la présentation des produits dans les magasins pour inciter les gens à acheter.

Nous mettons en place toute une scénographie de la consommation. Les produits les plus chers sont à hauteur des yeux, les promotions au bout des allées pour créer un appel, les produits pour enfants à hauteur des caddies...

C'est une mise en scène permanente, une dramaturgie du geste d'achat. Cette expérience a nourri le spectacle.

Pourquoi avoir choisi le papier toilette comme seul objet pour la scénographie?


Marie van Berchem: Ce n’est pas le produit qui nous intéressait en lui-même. Il agit plutôt comme un symbole.

Pendant la pandémie de Covid-19, on a vu cette ruée absurde sur le papier toilette. Ce moment révélait quelque chose de notre rapport à la consommation, la peur de manquer.

En condensant tous les produits du supermarché dans un seul objet, nous voulions montrer leur uniformité. Derrière les emballages, les gammes, le marketing - bio, luxe ou discount - on retrouve souvent des logiques identiques.

Enfin, le papier toilette rappelle aussi la destination finale de tout ce que nous consommons. C’est une manière de ramener cette profusion à une réalité très concrète.

Pourquoi ce titre singulier: Coloscopie d’un supermarché?

Marie van Berchem: L’image peut être dérangeante, mais elle est très précise. Une coloscopie consiste à regarder l’intérieur du corps à l’aide d’une caméra. Nous voulions faire la même chose avec la société de consommation: entrer dans le système, remonter à l’intérieur de ce corps immense qu’est le supermarché.

Le spectacle commence dans un magasin familier, puis l’on remonte progressivement les mécanismes du système. Cette idée d’un organisme dévorant n’est pas nouvelle: Émile Zola décrivait déjà les grands magasins comme des monstres dans Au Bonheur des dames ou Le Ventre de Paris.

Nous nous inscrivons dans cette filiation.

Comment cela se traduit-il sur scène?


Vanessa Ferreira Vicente: Au plateau, un supermarché apparaît, constitué donc d’étagères remplies de rouleaux de papier toilette. Au milieu, il y a Melissa, la consommatrice interprétée par Noémie Griess.

Très vite, elle se retrouve coincée sur un tapis roulant. Le supermarché agit sur elle: les produits s’accumulent, on lui met des objets dans les mains, des échantillons, des promotions.

Peu à peu, elle est littéralement engloutie par ce système.

Pourquoi introduire l’idée de viande humaine dans l’histoire?


Vanessa Ferreira Vicente: Pour nous, la viande humaine représente une limite. L’extrême frontière de ce qu’on imagine acceptable. Mais cette image sert surtout à rendre visible une violence déjà là.

Derrière les produits, il y a des corps: ceux des travailleurs et travailleuses, des agriculteurs et agricultrices, des employés et employées qui s’épuisent.

Chaque année, des paysans se suicident sous la pression économique. Cette fiction rappelle que la consommation implique toujours des corps humains quelque part dans la chaîne.

Qu’avez-vous découvert lors de votre enquête dans les supermarchés?


Vanessa Ferreira Vicente: L’équipe a mené une enquête immersive dans des grandes surfaces, rencontrant employés et employées, responsables, travailleurs et travailleuses de la chaîne alimentaire.

Ce qui nous a le plus frappées? Une forme de lucidité générale. Beaucoup de personnes que nous avons rencontrées - y compris des responsables - savent que le système va dans le mur.

Tout le monde parle de l’épuisement des travailleurs et travailleuses, de la pression sur les ressources, de l’absurdité de certaines logiques. Pourtant, malgré cette conscience collective, la machine continue.

Cette contradiction est au cœur du spectacle.

Et la création sonore?

Vanessa Ferreira Vicente: Des ambiances dans des vrais supermarchés ont été enregistrées: les bip des caisses, les chariots qui roulent, les annonces, les conversations, la musique d'ambiance. C'est la matière sonore du quotidien.

Des moments plus musicaux ont été composés, presque des numéros. Le spectacle commence par une séquence qui ressemble à un générique de série télé, avec une chanson.

Ensuite, chaque scène a sa propre couleur sonore, du film d'horreur au jeu télévisé en passant par la variété.

Marie van Berchem: C'est une façon de rendre compte du zapping permanent dans lequel on vit, du scrolling des réseaux sociaux, de la consommation d'images. Nous glissons d'un registre à l'autre sans transition, comme d'un rayon à l'autre.

Comment développer un regard humain sur les personnes intégrées dans l’écosystème lié au supermarché?


Vanessa Ferreira Vicente: C’était une question centrale. Nous ne voulions absolument pas adopter un point de vue surplombant. Pour cela, nous avons choisi l’absurde et la parodie.

Le spectacle pousse les situations très loin, parfois jusqu’au grotesque. Cette distance permet de montrer la violence du système sans ridiculiser les personnes qui y travaillent.

Le personnage de l’étalagiste, par exemple, est interprété par une danseuse, Sophie Ammann. Cela souligne la virtuosité physique de ces métiers souvent invisibles.

La dimension chorégraphique semble importante dans votre travail.


Marie van Berchem: Oui, dans nos spectacles nous observons comment le travail s’inscrit dans le corps. Les gestes répétés, les rythmes imposés, la fatigue. Pour notre spectacle, La Serveuse, il n’y avait presque aucun objet: le corps était au centre.

Dans Coloscopie d’un supermarché, les rouleaux de papier toilette envahissent l’espace, mais ils servent surtout à révéler le corps au travail: le corps-machine, mais aussi le corps virtuose.

Y a-t-il une dimension féministe dans ce travail?


Vanessa Ferreira Vicente: Assurément. Dans le supermarché, beaucoup de rôles restent genrés: la communication, les produits d’hygiène, l’imaginaire publicitaire s’adressent très souvent aux femmes.

Dans le spectacle, le casting est entièrement féminin. Même la figure du pouvoir est incarnée par une comédienne, Céline Nidegger. Cela permet de déplacer les représentations habituelles.

Et puis il y a ce personnage d’employée muette: une travailleuse invisible que nous voulions rendre visible.

Avez-vous rencontré des alternatives au modèle dominant?


Marie van Berchem: Oui, heureusement. Il existe des initiatives agricoles, des circuits courts, des coopératives qui cherchent d’autres façons de produire et de vendre. Personnellement, je vis avec un maraîcher travaillant dans une petite exploitation biologique. Je vois chaque jour l’énergie nécessaire pour construire ces alternatives.

Dans le spectacle, nous montrons surtout le monstre que peut être notre système de consommation actuel. Mais cela ne signifie pas que nous le désirons.

Quel effet aimeriez-vous favoriser chez le public?


Marie van Berchem: Nous n’avons pas de solution miracle. Nous aussi, nous allons au supermarché. Mais si le spectacle peut réveiller une colère - petite ou grande - ce sera déjà beaucoup.

Cette colère peut se traduire de mille façons: par un geste, un choix, une prise de conscience. Le théâtre ne change pas le monde à lui seul. Mais il peut parfois faire vaciller notre manière de regarder ce qui nous semblait banal.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet


Coloscopie d'un supermarché

Du 17 au 22 mars 2026 à la Maison Saint-Gervais, Genève

Marie van Berchem et Vanessa Ferreira Vicente en collaboration avec l’ensemble de l’équipe, conception et mise en scène

Interprétation Noémie Griess, Céline Nidegger et Sophie Ammann

Informations, réservations:
https://saintgervais.ch/spectacle/coloscopie-dun-supermarche/