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La fête parmi nous

Publié le 02.03.2026

Dans une interview, réalisée dix ans avant sa disparition en 2024, la grande musicienne et ethnomusicologue italienne Giovanna Marini affirmait: «Toutes les musiques sont sérieuses, et peut-être plus encore, les musiques traditionnelles. En tout cas, une chose est sûre : il faut s’occuper sérieusement de ces musiques, sous peine d’extinction rapide.»

C’est à cette actualité de la tradition que les Ateliers d'ethnomusicologie (ADEM) nous convient avec Festa Mediterranea!, un programme à découvrir du 5 au 13 mars.

Réparti sur plusieurs lieux à Genève, cet événement nous invitera à la danse, bien sûr - mais il nous mettra aussi au contact d’instruments méconnus, liés à la société pastorale, paysanne du rivage méditerranéen.

L’Italie du Sud - et particulièrement la Sicile, la Calabre, la Campanie... - est une région où se fabriquent encore artisanalement des cornemuses, flûtes et tambours dont la complexité de facture et d’interprétation est souvent ignorée.

C’est ce savoir lointain que le directeur des ADEM, Fabrice Contri, et de nombreux·euses collaborateur·ices, ont souhaité rapprocher de nous, en invitant des spécialistes qui, par leur pratique, ne cessent de ressusciter la tradition.

Que ce soit par le chant, la musique instrumentale ou la tarentelle, les raisons sont nombreuses de se laisser envoûter par cette belle culture de la fête.

En avant-goût de ce programme, entretien avec un passionné.



Le programme « Festa mediterranea ! » se focalise sur les traditions musicales du Sud de l’Italie. Pourriez-vous nous raconter ce qui fait le spécificité de cette culture si particulière, mise à l’honneur pour ces jours de festivités ?

Fabrice Contri: Le titre de ce festival n'est pas fortuit, car il est conçu comme une porte d'entrée vers l'art de la fête du Sud de l'Italie.

Ce festival est né d’un constat: la fête est l’une des premières choses qui caractérisent la culture de cette région.

Même noyée par le tourisme, l’Italie a des traditions musicales encore extraordinairement vivantes - si on va dans les fêtes de villages du Sud, on peut encore entendre des instruments anciens, liés aux sociétés pastorales de ces régions...

Cette musique-là est au cœur de nos préoccupations, parce qu'elle chante la terre, elle chante le plaisir d’être ensemble, les saisons - toute une écologie, tout un rapport au monde qui jouent un rôle social fondamental.




Parlons des instruments présentés pour l’occasion. Le programme fait la part belle à la zampogna...


La danse et la musique sont centrales dans l’art de la fête de l’Italie du Sud, et des instruments très spécifiques sont traditionnellement employés. Beaucoup d'instruments à vent sont mobilisés pour ce programme, mais parmi eux la zampogna a une place particulière.

La zampogna, c’est une cornemuse. Quand on entend ce mot, on pense à l’Écosse, mais on ignore souvent que c’est un instrument central dans les traditions du Sud de l’Italie. Autrefois, elle était présente sur toute la péninsule.

Si vous voyez des tableaux baroques, ou de la renaissance - un Botticelli par exemple - dans les scènes de nativité vous apercevrez immanquablement des joueurs de cornemuse.

La zampogna a plus ou moins disparu en Italie du Nord. Mais elle est toujours très présente au Sud, surtout à partir de Naples. Pour les fêtes, le rôle de cet instrument se joue dans la puissance de son coffre, qui permet de sonner très loin, dans des espaces extérieurs, ruelles ou places de villages.

Il est souvent associé à un instrument de percussion, le tamburello, un tambourin dont le son porte aussi très loin.


Mais encore?


Avec ces instruments, il y a le goût d’un certain timbre. Un facteur d’instruments invité pour le programme, Vincenzo Di Sanzo, dit que restaurer un instrument, ce n’est pas seulement restaurer sa mécanique, mais c’est aussi retrouver son timbre.

Dans ce timbre, il y a une richesse harmonique, et c’est pourquoi la zampogna va aussi inspirer l'art du chant, car du fait de sa puissance, elle s’accorde avec un certain timbre de voix.

Cet instrument conditionne, inspire, une grande partie des musiques traditionnelles du Sud de l’Italie.


De tels instruments sont liés aux techniques d’une société sud-méditerranéenne encore paysanne, pastorale. Des menaces pèsent-elles sur ces savoirs ?

Il est vrai qu’il y a beaucoup de métiers liés à la terre et au monde des bergers qui s’amenuisent… Et on peut développer à leur égard une forme de nostalgie.

Mais j'ai été surpris, en visitant l'Aspromonte - l’extrême Sud de l'Italie - de constater qu’il y a là-bas encore beaucoup de bergers et d'artisans, notamment des tailleurs de bois, qui font des objets fantastiques grâce à des sortes d’opinels, avec lesquels ils taillent des pièces de bois qui serviront à la cornemuse : flûtes, embouchures…

Ainsi, la technique traditionnelle de fabrication de la zampogna y est encore très vivace. Mais évidemment, il reste un fond d’angoisse.

Par exemple, dans ce même Aspromonte, un projet d’autoroute est en train de se réaliser. Projet qui va bien entendu apporter de l’argent, des emplois, mais toute une façon de vivre, un écosystème fragile vont en être bouleversés.


Comment se passe votre travail, sur le terrain, pour la programmation d’un festival comme «Festa mediterranea!» ?

Ce festival est en grande partie le fruit de recherches menées sur le terrain en Italie du Sud, que j’avais commencées il y a longtemps, bien avant d'être aux ADEM, et que j’ai poursuivi ensuite.

Pendant la période covid, l’OFC nous a accordé une somme d'argent qui a permis de soutenir financièrement ces recherches.

Une sorte d'alternance s’est mise en place: par exemple, on faisait une recherche de terrain, puis on invitait les artistes étudié·e·s pour un concert. Quand ielles venaient à Genève jouer, on diffusait les enregistrements sur notre site, et ensuite ielles pouvaient repartir avec ces enregistrements.

C’est à partir de ces échanges, donc, que j'ai conçu ce programme il y a de cela déjà trois ans, avec des artistes qui enseignent aujourd’hui dans le cadre des ADEM : Salvatore Meccio et Massimo Laguardia, que j’ai rencontré il y a longtemps, en m'intéressant à l’Italie du Sud.

On peut dire que les recherches de terrain amènent à des rencontres, qui deviennent ensuite des amitiés. Les ADEM demeurent profondément attachés à cette valeur humaine du travail ethnomusicologique.

Valeurs que partage Nicola Scaldaferri, un de nos invités. C'est un chercheur de haut niveau, conseiller à l'université de Milan, mais il ne sépare pas la théorie de la pratique. C'est-à-dire qu’il pratique le plus possible les instruments et les musiques qu'il étudie.

Plutôt que de poser des questions aux gens qu'il rencontre, il va jouer avec eux, dans une proximité où l’on peut saisir la réalité de ce qu’on investigue.






Vous proposez au public une présentation détaillée des instruments au coeur du programme.

Oui, nous faisons ça pour présenter les parcours de vie, échanger avec les gens, et pas simplement pour faire une conférence magistrale.

Pour cette rencontre, le Centre de Dialectologie et d'Ethnographie de Bellinzone nous a apporté, à travers le fonds Leydi, de l’argent et des instruments, notamment cette grande cornemuse dite à otto palmi, que va jouer Vincenzo Di Sanzo - qui l’a restaurée.

L'otto palmi a un son plus grave que la zampogna, permettant une grande profondeur dans les basses. Dans la musique traditionnelle de Calabre, il y a une grande variété d'instruments. La plupart des musiciens sont multi-instrumentistes - cornemuse, flûte double, hautbois, lira...

On résume trop souvent l'Italie du Sud à la tarentelle, mais la diversité des instrumentations n’est pas assez soulignée.


Comme à l'accoutumée pour les ADEM, le festival propose un bal dînatoire. Quelle place tient la danse dans votre programmation ?

En Italie, il y a une phrase qui circule beaucoup dans les milieux de la danse traditionnelle: lorsqu'on sait danser, on est accepté par tout le village.

Généralement, la tarantelle est une danse de couple, un homme, une femme, avec un jeu de buste. Autour, le village peut se mettre en cercle. Elle s’inscrit parfaitement dans une façon de sociabiliser par la danse, sociabilité que nous souhaitons retrouver à travers l’organisation d’un bal dînatoire.

Aux ADEM, ces soirées sont un moment où le public participe et peut aussi goûter aux plats typiques de la région ou du pays mis à l’honneur dans la programmation.

Il est à noter que nous collaborons avec une association, Pour le bal – qui se propose de former certains danseur·se·s, deux mois à l’avance, dans le but d’être prêt·e·s le soir du bal et d’entraîner les novices. Il y aura un stage, Danses et rythmes de Calabre, l’après-midi du bal.

Les novices pourront alors apprendre un peu, grâce à celles et ceux qui auront suivi les cours organisés en amont par Anna Rita Corvaglia, Valeria Anna Mellone et Massimo Laguardia. De cette façon, on pourra s’entraîner et dissiper sa peur de "ne pas savoir" danser.






Un moment fort de la programmation musicale ?

Il y a beaucoup de Calabre dans la programmation, il y a la Basilicata, il y a la Sardaigne mais il y a aussi la Campanie et la Sicile, pour le concert du 13 mars, Tu comu stai ?.

Les musiciens Vittorio Catalano, Salvatore Meccio et Massimo Laguardia ont invité une chanteuse, Lorella Monti, qui n’est pas très connue chez nous mais qui est célèbre en Italie. Elle a beaucoup travaillé sur les musiques traditionnelles en les actualisant, pas forcément par l’usage d’instruments modernes, mais en essayant de faire un travail pédagogique de médiation entre le passé et le présent.

Comme la gaieté est une émotion importante en Italie du Sud, il y a beaucoup d’humour dans ce spectacle. Pour cela, Massimo et Salvatore ont un grand talent - que ce soit dans les paroles ou les mimiques. Mais dans la fête, ce n’est pas parce qu’on est gai, léger, que l’on n'est pas sérieux, bien au contraire - ce sont des moments sociaux au cœur du vécu, de la vie des gens.


Quelle est la part d’improvisation dans cette musique ?

Dans la musique du Sud de l’Italie, il y a un lien étroit entre improvisation et composition, qui met en jeu une dualité improvisation-mobilité et composition-fixité.

Si je joue une mélodie, elle correspondra forcément à un héritage, à un fondement de composition dans le passé, représentatif de telle ou telle région.

Ainsi, je vais jouer cette mélodie en sachant d’où elle vient, mais aussi en me l’appropriant par l’improvisation. Alors apparaissent des choses très complexes, contredisant l’idée toute faite qui assimile la musique populaire à quelque chose de facile, grossier.

Tous ces musicien·ne·s ont une mémoire prodigieuse et quand ielles improvisent, ielles le font sur des structures très codifiées, pleines de variations. Il y a un jeu presque mathématique dans leur tête, qui n’a rien à envier à la virtuosité des musicien·ne·s classiques.

Ce sont des petits motifs répétés deux fois, qui ensuite amènent à un autre motif. La jonction des deux motifs est improvisée. Quand on répète un motif, on va introduire une petite variation sous la forme d’un ornement. En Calabre, l’ordre est assez libre, mais en Sardaigne, il y a une complexité bien plus grande, qui implique souvent une attention du public, qui se demande comment vont s’enchaîner les motifs et les variations.

Cet aspect est intéressant, surtout quand on sait que la cornemuse est un instrument polyphonique faisant la part belle aux contrepoints, puisqu’un·e musicien·ne joue non seulement la mélodie, mais aussi son accompagnement. Cet enchevêtrement se traduit par une grande simplicité dans l’écoute, comme chez certain·e·s grands compositeur·ice·s classiques ou jazzistes.

C’est une musique à la fois riche et très accessible.


Propos recueillis par Antonin Ivanidzé


Festa Mediterranea! L'art de la fête en Italie du Sud

Un programme des Ateliers d'ethnomusicologie (ADEM), à découvrir à Genève du 5 au 13 mars 2026, dans divers lieux:
Les Salons, le MEG, la Salle du faubourg, l'AMR.

Une collaboration des ADEM et de l'association Pour le Bal.

Informations, réservations
: https://adem.ch/fr/festa-mediterranea

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