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Partition adolescente sous tension

Publié le 31.03.2025

Dans Aria da Capo, programmé à La Comédie de Genève du 15 au 17 avril, Séverine Chavrier orchestre une fresque saisissante de l’adolescence, où la musique devient le prisme d’un monde en construction.

Sur scène, quatre jeunes musicien.ne.s - Adèle, Areski, Guilain et Victor - livrent un récit brut et vibrant de leur rapport à l’art et à la vie.

Entre discipline rigoureuse et fureur de vivre, leur quête mêle rigueur et chaos. Séverine Chavrier, en passeuse de voix, capte la parole de ces jeunes en formation et la sculpte en un matériau théâtral brut, tissé d’aveux spontanés et d’insolence juvénile.

Derrière les archets et les embouchures, un tumulte intime se joue. Ces jeunes parlent musique comme ils.elle parlent de désir, de doute et d’héritage. Ravel, Monteverdi et Messiaen côtoient leurs préoccupations les plus crues, leurs bravades et leur fragilité à fleur de peau.

Le spectacle épouse cette tension: la musique est défi, refuge, langage, mais aussi carcan. À travers ce quatuor, Aria da Capo ne se contente pas de montrer l’apprentissage d’un art, mais dessine un portrait éclaté d’une génération en quête de sens.

Visuellement, la mise en scène multiplie les strates: boîtes transparentes comme chambres-sanctuaires, images projetées qui fragmentent l’identité, jeux de masques où le vieillissement fantasmé des musiciens devient métaphore d’un avenir incertain.

Aria da Capo est un théâtre du vivant, qui capte la pulsation de la jeunesse. C’est une œuvre qui interroge le prix de la vocation, la brutalité du réel et le vertige du possible - comme une fugue adolescente, déchirée entre l’élan et la chute.

Rencontre.



Quel est le sens du titre?

Séverine Chavrier: Au départ, j’ai pensé aux Variations Goldberg, une œuvre de Bach composée en 1741. Elle est structurée autour d’une Aria suivie de plusieurs variations pour clavecin à deux claviers, un peu comme une forme d’Aria da Capo, où l’on revient à l’Aria à la fin.

Ce titre correspond bien à l’esprit de la pièce, construite autour de thèmes et de variations. J’aime cette idée de chant impossible et de pureté de l'Aria.

En outre, sa structure circulaire évoque aussi l’adolescence, cette période où l’on se trouve dans un cercle infernal dont on cherche à sortir.



Que représente pour vous l’Aria da Capo, sa mélodie originelle et ses variations?


Ce que j’aime dans l’Aria et ses variations, c’est cette idée du chant impossible et de la pureté. Et puis, cette structure en boucle est une métaphore de l’adolescence, un cercle infernal dont on essaie de sortir.

Cette dynamique est incarnée par deux cubes translucides, symbolisant des chambres à l’ère des réseaux sociaux et des smartphones. Ces chambres protègent, mais paradoxalement, elles exposent.

C’est aussi une métaphore de la période pandémique, qui a fortement influencé la création du spectacle.

Votre désir initial?


Après une grande production, Après coups, projet un-femme. Diptyque (2018), qui mettait en scène des femmes circassiennes, j'avais envie de questionner la masculinité, notamment en abordant l'amitié masculine.

À l’adolescence, l’on vit une rivalité qui touche à la fois la performance musicale et les jeux de séduction.

L’apprentissage de la musique, l’autodiscipline nécessaire, la difficulté d’être musicien et musicienne, tout cela m’a permis de revisiter et d’interroger cette période si particulière de la vie.

Vous avez imaginé un orchestre fantôme...

Oui, les interprètes portent des masques de vieillards en latex et se confrontent à des musiciens âgés, qui pour ces jeunes incarnent une forme d’échec. Relativement à leurs exigences et leur insolence juvéniles, ces interprètes se retrouvent face à une sorte de miroir de leur devenir possible.

Pour ces ados, il s’agit d’une quête de l’amour de la musique, de recherche d’un panthéon, de repères et de modèles.

Bien que certains d’entre eux dans le public n'aient pas forcément ces références musicales (comme celles de Ravel, Mozart, etc.), tous partagent cette même recherche de figures tutélaires, que ce soit dans la musique ou même dans d’autres domaines comme le sport.





D’où vient l’idée des voix off?


Le spectacle comporte plusieurs voix off de musiciens célèbres et de grands maîtres masculins, des figures qui ont nourri mon propre apprentissage de la musique au XXe siècle*.

Pour ces interprètes, la question est simple: soit l’on a 17 ans, soit l’on est déjà considéré comme vieux.

Et les masques?


La question du masque au théâtre m’a toujours fascinée. C’est une forme de pédagogie théâtrale, une manière de transformer le corps.

Par exemple, quand ces jeunes interprètent des rôles de musiciens, on pourrait presque entrevoir la silhouette d’Isaac Stern, violoniste virtuose et pédagogue. Le masque évoque aussi cette pression de l’excellence imposée par leurs professeurs, que le quatuor de la pièce illustre bien.

La figure de Ravel semble centrale pour l’un des personnages...

Oui, l’un des protagonistes évoque Maurice Ravel comme un «sur-humain», une figure tutélaire presque inaccessible.

J’ai toujours travaillé en cocréation avec les interprètes, et ce musicien, qui parle de Ravel, a un père organiste passionné par la musique de Ravel et de Gabriel Fauré. Créateur du texte qu’il incarne, il témoigne de cette transmission musicale qui habite ces jeunes en formation.





Le spectacle a été repris après la crise sanitaire, par des interprètes qui n’étaient plus à l’âge de l’adolescence. Comment cela a-t-il influencé la performance?


Il a été repris deux ans après la crise sanitaire, et ces jeunes ont dû reprendre leurs rôles à un âge où ils.elle n'étaient plus vraiment adolescent.e.s. Cela a donné une profondeur nouvelle à leur travail d’acteur et d’actrice, les aidant à affiner leurs performances.

Une scène se déroule d’ailleurs via Zoom, un dispositif qualifié par les jeunes comme étant néfaste, parce qu’il induit l'isolement et un décalage avec la réalité.


Le désir sexuel masculin, très présent dans la pièce, se manifeste avec une certaine crudité. Pourquoi?


On pourrait penser que l’expression du désir évolue avec le temps, confrontant le masculin et le féminin, mais dans cette pièce, il n’en est presque rien. Le désir masculin est exprimé de manière directe, parfois brute.

Adèle, l’une des interprètes, adopte une position critique voire de rejet face à cet éveil du désir masculin. Mais pour chaque individu, cet éveil se vit de manière différente. Chez les protagonistes, il y a une alternance entre voyeurisme et pudeur.

Ce n’est pas un spectacle sur le harcèlement sexuel, mais certains de ses mécanismes sont évoqués.

En réalité, il s’agit ici de deux amis qui mettent en scène une parole organique et des fantasmes qu’ils n’ont jamais réalisés. Ils racontent ainsi ce qu'ils pourraient être, ces hommes qu’ils ne sont pas encore.

Il y a d’autres expressions...

La question du désir et des abus est également présente, à travers une scène où un enseignant imaginaire touche son élève. Bien que ce ne soit pas le sujet principal de la pièce, cette réalité et les mécanismes problématiques qui y sont liés sont abordés.

Une dernière dimension?

Une question essentielle de l’adolescence est celle de l’auto-discipline, de la volonté de réussir sa vie, aussi bien en tant qu’adulte que musicien.n.e. Et ce que cela signifie concrètement. Par ailleurs, j’ai été frappée par la manière authentique, non édulcorée, dont ces jeunes se sont mis en scène.

Propos recueillis par Pierre Siméon


Aria Da Capo
Du 15 au 17 avril à La Comédie de Genève

Adèle Joulin, Guilain Desenclos, Areski Moreira, texte - Séverine Chavrier, mise en scène et son

Avec Adèle Joulin, Guilain Desenclos, Victor Gadin, Areski Moreira.

Information et réservation: https://www.comedie.ch/fr/aria-da-capo


* Grandie à Annemasse et formée en lettres et en philosophie, Séverine Chavrier a fait à ses études de piano et d’analyse musicale au Conservatoire de Genève.

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